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   Francis Drapeau ne pouvait espérer mieux. A 29 ans, on lui offre le poste de chef des pompiers pour une municipalité du nord de Montréal. Un rêve de '' ti-cul '' pour celui qui, à l'âge de 2 ans, couraillait déjà les feux avec son grand-père pompier.

  La lune de miel avec ses employés se termine vite. Le régime de terreur imposé par quelques têtes fortes de la caserne pourrit l'atmosphère de travail. Les pompiers sont muselés. '' T'as intérêt à fermer ta gueule, sinon je pourrais mettre le bordel dans la place '', menace le chef syndical, pour lui rappeler qui fait la loi à la caserne.

  Le beau rêve de M.Drapeau vient de basculer. Quelques mois plus tard, dans le cabinet de son médecin, le verdict impitoyable tombe comme un couperet: '' burnout '' !

  Sa chute ne fait que commencer...

Un an plus tard, Francis Drapeau paraît encore ébranlé en revisitant ce sombre épisode de sa vie. Il évite encore de passer devant la caserne située à un kilomètre de chez lui. Jusqu'à ce qu'il remette sa démission l'an dernier, il y a vécu l'enfer, achevé par la violence psychologique et la dépression.

   Vivre un '' burnout '', ce n'est jamais évident. Mais ça l'est encore moins lorsqu'on occupe un emploi dans un milieu bourré  de testostérones. '' Ce sont des milieux très difficiles. Il n'est pas rare d'y voir des situations de harcellement, de violence psychologique et même physique explique un spécialiste des problèmes de santé en milieu de travail.

Et l'omerta y est reine...

A 19 ans, à sa sortie de l'école des pompiers, il se fait la main à Montréal puis, au bout de deux ans, dans une ville de banlieue. A 25 ans, il est à la fois capitaine dans sa municipalité et lieutenant  à Dorval, son premier emploi qu'il a conservé à temps partiel. Tout en poursuivant paralèlement des études universitaires.

  A 29 ans, il devient chef des pompiers dans sa ville, gère un budget de centaines de milliers de dollars. Il a 35 gars à sa charge, une flotte de camions à entretenir et deux bébés aux couches. '' Le problème, c'est que j'ai brûlé les étapes '', admet-il aujourd'hui.

Pour ses compagnons de travail, son ascension est perçue comme de la haute trahison. '' Les gars n'acceptent jamais que quelqu'un quitte leur gang  pour devenir cadre ''. souligne Francis.'

  '' Tout a dérapé quand le syndicat est entré chez nous '' se souvient M.Drapeau. Le chef syndical, un vrai radical, traînait sa convention collective sous le bras... comme une Bible !

A partir de ce moment, il y a eu deux chefs dans la caserne. Entre les deux, Francis Drapeau est celui qui a le moins de pouvoir. '' Il me criait toujours après, je pensais qu'il allait me sauter dessus '', raconte-t-il.

  Une période d'accalmie. Un psychologe industriel a tenté d'harmoniser le climat de travail. Mais le naturel revient au galop. La pagaille éclate de nouveau. Les conflits internes s'accumulent.

S'il reste de marbre à la caserne, il perd les pédales une fois chez lui !

  En mars 2006, en matinée, Francis Drapeau se présente au travail, ferme ses ordinateurs et ressort aussitôt, en disant à son adjointe-administrative. '' Je ne pense pas revenir. Je suis allé voir mon médecin, j'ai fondu en larmes et je suis reparti avec une liste de médicaments ''.

Francis Drapeau venait de craquer !

   Depuis 10 ans, au Québec, il y a une forte hausse du taux d'absentéisme relié à des problèmes de santé mentale au travail et ça touche à peu près tous les secteurs économiques et type de travail. Les milieux de la santé et des services sociaux sont les plus touchés par le fléau.

Mais personne n'est à l'abri...

   Grâce à ses médicaments, il tient le coup. Va voir régulièrement son médecin pour réclamer un nouveau congé. Ce manège dure un an et demi, avant le départ officiel de sa démission.

Un soir, en naviguant sur le Web, il postule et obtient un poste de pompier pour les Nations Unis et devient, du jour au lendemain responsable de la sécurité incendie pour l'ONU, au Burundi, un petit pays du Centre-Afrique.

  Il a tourné la page sur sa dépression. Il a été frapé par l'incompréhension des gens, <<J'ai entendu des phrases du genre: '' prends-toi en mains, faut que tu passes par dessus, arrête de te laisser aller ''. Ce n'était pas que je ne voulais pas me prendre en mains, j'étais juste plus capable >>.

Francis Drapeau est bien placé pour savoir que personne n'est immunisé contre le '' burnout ''.

  Pas même quelqu'un comme lui !

Fricot