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   Mathieu vient de revenir de son traitement à l'hôpital. Il s'assoit à sa table de cuisine et se sert un thé. Un colong taïwanais, un '' thé de nez '', disent les connaisseurs, pour souligner ses effluves floraux et aériens. Il met les feuilles vert foncé dans un petit pot en céramique. Il ébouillante les feuilles, compte  20 secondes. Puis, en se servant du couvercle comme filtre, il verse un liquide d'un jaune délicat dans sa tasse. Puis il goûte. Et il se fige !

  Pour la première fois depuis cinq ans, il goûte vraiment. Ces fines herbes florales : lilas, muguet, jasmin, suivies d'une légère amertume, envahissent sa bouche. A ce moment précis, il comprend que ce nouveau traitement fonctionne...

Depuis cinq ans, Mathieu est plongé dans une profonde dépression. Une dépression dont aucun médicament - il les a pratiquement tous essayés - ne semble vouloir le sortir. Ils fonctionnent bien pendant quelques mois. Puis, pouf, l'effet s'estompe. Et les pensées noires reviennent. A chaque rechute, il s'enfonce davantage.

   Durant cette période, sa vie paisible de professeur d'université s'est peu à peu effrondée. Son travail s'en ressent. Son mariage se défait. Cet amoureux du thé, du vin et de la gastronomie perd le sens du goût !

Lors d'un voyage, par une belle journée de printemps, il s'arrête quelques temps au bord de la route, il contemple les paysages et en écoutant, dans son auto, une chanson de Françoiz Breut, il comprend qu'il est en dépression.

  Il peut passer des heures dans un placart, roulé en boule, chez lui. Il fait une tentative de suicide. Il est interné pendant une semaine dans un grand hôpital montréalais.

Un psychiatre lui propose un jour d'essayer un autre traitement... l'électroconvulsivothérapie (ECT). En langage non scientifique, des électrochocs...'' Non merci ',dit-il à la psychiatre.

  Ce qu'il voit sur Internet le soir même le réconforte dans sa décision. Les opposants à l'ECT sont nombreux et les arguments ont du poids. '' Ils ont volé mon cerveau '' dit une femme. Il apprend qu'on ignore comment fonctionne ce système. Tout ce que l'on sait, c'est qu'il provoque une ''tempête'' dans le cerveau, qui soulève , entre autres, de la sérotonine, l'élément chimique qui manquerait au cerveau des dépressifs.

Il ferme ses livres sur l'ECT et continue son inefficace traitement aux antidépresseurs. Mais la souffrance est telle qu'il fait une nouvelle tentative de suicide.

  Sa psychiatre, qui le considère comme dangereux pour lui-même, lui donne deux options : l'internement ou l'ECT.

Il choisit donc l'ECT mais il est terrifié...

   Il y a 50 ans, ces traitements étaient utilisés à toutes les sauces, y compris de manière punitive, dans les asiles. Aujourd'hui, l'ECT est utilisé presque uniquement pour traiter des cas de dépression sévère chez les patients qui, comme Mathieu, sont réfractaires aux médicaments.

Mathieu subit le traitement... Quelques heures plus tard, il se réveille. Mal de tête. '' J'allais bien, j'avais tous mes esprits et j'étais capable de marcher ''. Il envoie rapidement un courriel pour rassurer ses proches. Et, ô miracle, l'effet est immédiat.

  Sa mémoire prend quelques jours a redevenir normale. ', Après le premier traitement, j'avais hâte d'aller au suivant ''. Cependant, chez la centaine de patients qui subissent l'ECT chaque année à Louis H., les amnésies consécutives sont parfois beaucoup plus importantes et chez certains, permanents !

Mathieu a subit six traitements d'ECT.

  Aujourd'hui, dans ce petit salon de thé du Quartier Latin, il savoure le même thé colong taïwanais avec nous. Le parfum de ce thé particulier se répand à chaque vague chaude. C'est un vrai thé de printemps. Mathieu boit à petites gorgées. '' La dépression, vous savez, c'est une maladie qui peut être superbe. ¨ Cela permet de se reconstruire. De savoir ce qui est vraiment important pour nous ''. Comme ces fines notes florales: muguet, jasmin, lilas.

Suivies d'une légère amertume...