Salutà tous,  

21150005_10155539546357604_486159623753474700_nDu site Le Figaro.fr : INTERVIEW - directeur du service de psychiatrie de l’adolescent et du jeune adulte à l’Institut Montsouris de Paris, le Pr Philippe Jeammet revient sur l’émergence d’une psychiatrie préventive et prédictive  .

LE FIGARO. - Que pensez-vous de l’émergence d’une psychiatrie préventive et prédictive?

Philippe JEAMMET. - Du bien. Car essayer de repérer très tôt, chez certains adolescents, des dysfonctionnements émotionnels ne peut que nous permettre de mieux comprendre et soigner ceux-ci. Mais cette formidable approche doit s’accompagner d’une révision de notre compréhension des troubles mentaux. Déjà, le fait d’avoir diffusé une autre nomenclature est un progrès. Dire à un patient: «Vous êtes bipolaire», plutôt que: «Vous souffrez d’une psychose maniaco-dépressive», ce qui le rejetait dans un champ hors humain, c’est beaucoup. Car, en réalité, ces patients ne souffrent pas d’une maladie née d’un gène ou d’un virus, et qu’on pourrait considérer ensuite comme un état permanent. Ils souffrent de vulnérabilités à fonctionner dans le traitement de leurs émotions.

   Les neurosciences le montrent désormais: ce n’est pas un, mais plusieurs gènes qui les poussent à répondre de manière massive à certains débordements en eux. Et cette vulnérabilité sera mise à l’épreuve, puis exacerbée, par certains environnements, comme c’est le cas pour la tension artérielle, par exemple. Dans certains milieux porteurs, cette vulnérabilité, très intensifiée au moment de l’adolescence, saura s’apaiser. Malheureusement, dans d’autres cas, le jeune s’enfermera pour se protéger dans un comportement qui le coupe des liens avec autrui. Je préfère parler de conduite «adaptative pathogène». Tout cela nous amène à considérer la maladie comme une dynamique.

Pour vous, le point commun de toutes ces pathologies est donc l’émotion?

   Oui. On sait désormais grâce aux neurosciences que la pensée est vraiment un produit du cerveau. Et la spécificité de l’être humain, c’est sa conscience réflexive, le fait qu’il soit capable de prendre du recul et de se dire: «Je pense cela.» Mais, parfois, cette conscience réflexive est débordée par l’émotion. La personne se met à croire totalement ce qu’elle ressent. Par exemple, «des voix me parlent», «le monde est menaçant» ou «je suis un génie».

   Ce dérèglement des circuits cérébraux émotionnels fait prendre pour extérieur ce qui est une décharge intérieure. La personne ne peut plus faire le tri entre le dehors et le dedans. On mesure alors l’ampleur des contraintes qui pèsent sur nous: nos émotions sont à la fois merveilleuses, de puissants moteurs de vie, de créativité, mais aussi des ressorts potentiels de destruction. Plus on avance dans leur connaissance, plus on sera à même de trouver, à partir de celle-ci, notre liberté.

Pensez-vous que ces débordements sont plus fréquents chez les jeunes d’aujourd’hui? 

   Si leurs formes d’expression changent, je pense que les fondamentaux restent les mêmes, à savoir que deux grandes émotions sont toujours en tension dans nos vies: la peur et la confiance. On les retrouve dans un continuum entre la normalité et les pathologies avérées. Toute personne peut être très sensible à un regard posé sur elle et qu’elle juge soudain menaçant. Quand on se sent en danger, on se protège en rompant les échanges, seule façon de ne pas dépendre des autres. Mais, en faisant cela, on se prive de ce qui nous nourrit et nous donne confiance. Il est important d’aider les jeunes à sortir de cet enfermement qui fait la maladie.

De quelle manière ?

   En baissant parfois le niveau émotionnel grâce aux psychotropes, mais toujours en travaillant le lien de confiance en psychothérapie. Aussi, je trouve inepte d’opposer la médecine biologique et la psychologie. Les deux doivent désormais se compléter. D’ailleurs, on le sait bien: si un patient a du plaisir à retrouver son psychothérapeute, si un lien de confiance s’établit entre eux, sa chimie cérébrale s’en trouve aussi améliorée.

Pégé